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Ancien Conseiller Technique du Président de la république du Sénégal, chargé des questions économiques, avec rang de Ministre, secrétaire général de l’Association des Chercheurs Sénégalais (ACS), secrétaire général de l’Association Sénégalaise des Économistes (ASE), membre du CODESRIA et directeur du Forum du Tiers-Monde, Chérif Salif Sy est formel : «ce sont les chefs d’états de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, eux -même qui ont décrété en 1983 , que le FCFA n’avait pas d’avenir ». Invité par le MEDES (Mouvement des entreprises du Sénégal) à débattre de la question, le 12 septembre, en marge de la 19ème session annuelle de l’organisation patronale, l’enseignant et chercheur a également émis des réserves quant à l’entrée en vigueur de la monnaie unique, l’Eco, dès 2020. Celui que d’aucuns présentent comme l’héritier de Samir Amin s’est prêté au jeu des questions-réponses avec Financial Afrik.

M. Sy, quel regard, l’économiste que vous êtes porte-t-il sur le rejet des migrants africains par les sud-africains ?

Je crois que le problème de l’Afrique du Sud est un problème très complexe. Il y a une insuffisance de l’éducation relativement à la prise en main de cette population jeune après 1994. Les séquelles liées à l’Apartheid sont encore vives. De plus, il y a une incapacité manifeste de l’économie du pays, comme du reste, la plupart des économies du monde, à donner du travail à sa jeunesse.

On peut considérer qu’il y a un échec relatif, en tout cas sur ces questions. Il faut aussi parler de sujets qu’on ne veut pas aborder. Je me rends au moins deux fois par an en

Afriquedusud. Cequejeremarqued’emblée,c’estlahargnedelajeunesse,son impatience et ses frustrations. En résumé, la jeunesse sud-africaine est très mécontente de la gestion du Congrès national africain (ANC).

Personnellement, il m’arrive de discuter là-bas, de l’avenant à la constitution très favorable aux Blancs, que le premier gouvernement de Nelson Mandela, avait signé et qu’on n’évoque jamais dans les débats. J’ai écouté des jeunes et notamment des chefs d’entreprises sur le sujet.

Mandelas’étaitengagéaussiàdonner30%desterresàlamajoriténoire. Lerésultatest décevant puisque, sur 25 millions d’hectares, seuls 2 millions seulement, ont été distribués à 1,3 million de noirs. Lorsque Mandela a pris le pouvoir, 82% des terres étaient entre les mains de fermiers blancs contre 80% aujourd’hui.

Personnellement, je pense que Mandela voulait bien faire les choses mais 25 ans après, force est de le constater, le résultat a été plus que décevant pour les sud-africains. Très honnêtement, c’est un échec. Là-bas, on ne le pardonne ni à Nelson Mandela ni à ses successeurs.

A cela s’ajoute d’autres ingrédients explosifs. Johannesburg a le taux d’assassinat le plus élevé au monde avec New York. Le taux de chômage de 45 %, n’est pas soutenable.

Maintenant , celui qui a fait exploser la situation, c’est le nouveau maire de Johannesburg qui appartient à l’opposition et qui n’a pas arrêté de dire qu’il voulait «foutre dehors» les émigrés noirs . Voilà un ensemble d’ingrédients à intégrer pour comprendre comment ce pays est en train de se déchirer. Cela laisse quand même des traces profondes, qui ne vont pas s’effacer du jour au lendemain. Les plaies sont profondes. Il y a une succession de frustrations liées à la pauvreté mais aussi au manque d’éducation civique. Une autre chose de surprenant est que l’Afrique du Sud, a, avec la Tunisie et le Sénégal, les ratios les plus élevés par rapport au PIB pour l’investissement dans l’éducation (respectivement, 6,2%, 6,7% et 6,2%). Manifestement, cela ne profite pas la population noire. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Et malheureusement, comme toujours, les Etats africains ont une façon de réagir qui ne donne pas suffisamment de satisfaction. Je ne pense pas, personnellement, que la bonne réaction soit simplement de rappeler son ambassadeur ou d’affréter un avion pour ses ressortissants. Il faut certes les mettre à l’abri. Au delà, il faut lancer des

discussions sérieuses avec le gouvernement Sud-Africains parce que le problème est récurrent. Il existait déjà sous l’Apartheid, durant les présidences de Mandela, Thabo MbekietZouma. Onlevoitaujourd’huiavecCyrilRamaphosa.Leproblèmeest profond.

Ces émeutes n’illustrent-elles pas les difficultés à venir de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) ou de l’intégration africaine ?

Cela peut avoir un effet négatif, l’Afrique du Sud étant, avec ses capacités financières, parmi les économies qui se portent le mieux sur le continent. Cela se traduit par une prétention à être un leader sur le continent au niveau de l’Union Africaine ou à celui des Nations-Unies où Pretoria ambitionne de siéger au nom du continent. Les réactions des leaders sud-africains sont claires. Dès la création de la zone de libre-échange et la décision d’établir le siège à Accra (Ghana), ils ont organisé une grande réunion de concertation. Cela veut dire que l’Etat sud-africain accorde une attention particulière à la veille stratégique et à la prospective. Cependant, toutes ces ambitions de leadership s’avèreraient inutiles si rien n’est fait pour apaiser la situation dans le pays et rassurer les autres pays du continent. Les événements à caractère xénophobe qu’on y vit depuis quelques jours sont entrain de semer le doute concernant la crédibilité du gouvernement sud-africain. Comment prétendre au leadership sur le continent si on n’arrive pas à gérer ces problèmes sociaux.

Donc, je pense qu’en plus de sécuriser dans les meilleurs délais les ressortissants africains, les gouvernements de leur pays devaient immédiatement appeler à une réunion spéciale de l’Union Africaine élargie aux Nations Unies et à d’autres observateurs.

Parlons d’émergence : d’une manière générale n’est–on pas amené à considérer que les émergences africaines sont en échecs ?

Je n’en suis pas sûr ! Vous savez, il y a une sorte de reflux dans la propagande liée à l’émergence. Je crois que c’est surtout cela. Mais quand vous allez par-ci, par-là, il y a quelques travaux, des projets d’infrastructures. Le grand problème reste la
mobilisation des ressources. Construire le développement fait appel à des ressources extérieures mais aussi et surtout, internes. Malheureusement nos pays ont une grande faiblesse dans la mobilisation des ressources internes. Dans tous les pays africains, on a cette impression d’une sorte de stagnation sur l’avancement dans la mise en œuvre de certains projets. L’émergence n’est pas un but objectif. Le vrai objectif c’est le développement.

On ne peut seulement avoir pour ambition de sortir la tête de l’eau. Il faut
carrément sortir de l’eau. C’est ça le défi. Il faut, par conséquent, prendre l’émergence comme une étape de mise à niveau, pour que le développement et la compétition aient un sens. C’est une étape dans les réformes structurelles, qui est déterminante pour le développement économique et social.

Malheureusement, le constat, nous l’avons sous les yeux, les choses bougent lentement. Le FMI et la Banque Mondiale ne cessent, depuis quasiment un an, d’attirer
l’attention des autres pays nourrissant cette prétention à l’émergence sur leur niveau d’endettement, même si pour certains d’entre eux, l’endettement reste relativement viable, autrement les agences de notation n’engageraient pas leur crédibilité en «annonçant la bonne nouvelle» aux investisseurs.

L’endettement est catastrophique surtout lorsqu’il touche le secteur privé national. Si on reconstitue dans un pays le stock de la dette intérieure, les entreprises ne pourront plus travailler, ni recruter. Et cela aura pour conséquence, l’augmentation du chômage. Je crois que ce sont des choses sur lesquelles il faut des concertations larges. Bref, le constat est là. L’on remarque le blocage des processus de l’émergence dans beaucoup de pays africains.

L’économiste français et Prix Nobel Thomas Piketty vient de publier un essai où il replace l’idéologie au centre de l’économie. Est-ce à dire que les idéologies ne sont pas mortes ?

Il ne peut exister une constitution sociale sans idéologie, ni de processus de légitimation, c’est impossible. Ceux qui déclarent qu’il n’y a pas d’idéologie, sont pour
le statu quo, c’est-à-dire le règne de l’idéologie dominante à coup sûr. Donc, proclamer lamortdel’idéologie,c’estaussifairedel’idéologie. Maisleproblèmen’estpasqu’un problème d’idéologie. Il y a aussi les dogmes érigés en lois de l’Economie et qui n’en sont pas. Au final, cela fait une série d’orthodoxies qu’on impose à des Etats. Et, fondamentalement, ces dogmes qui orientent la marche du monde depuis plus de quatre siècles ont été dénoncés dès le lendemain de la proclamation d’Adam Smith avec l’histoire de la «main invisible» dont on parle souvent. Notamment, la «théorie de l’équilibre général qui oriente l’économie conventionnelle». Jusqu’ici, on continue de la mettre à mal. C’est impossible, cela ne peut pas exister. Les derniers
critiques proviennent des libéraux.

Et vous avez vu le mouvement des grands patrons aux USA, il y a deux semaines. C’est inédit dans l’histoire économique sous le capitalisme ! Des patrons qui disent «jusqu’ici, nous avons fonctionné sur le bonheur des actionnaires et le profit, il faut que cela cesse». Je pense qu’il faut que l’économie se penche surtout à toutes les parties prenantes pour que vraiment l’homme se réalise dans sa société.

En grande Bretagne, il y a une fédération de grandes organisations et un mouvement vaste de la société civile demandant qu’on repense l’économie, qu’on la réoriente vers l’économie réelle, sur la base d’une réflexion fondée sur ce qui est possible en économie. Le troisième niveau de répercussion de ces dogmes, orthodoxie libérale et néolibérale, réside au niveau de l’enseignement de l’économie.

L’enseignement a vécu 35 ans de blocage parce que c’est parti d’une révolte des étudiants qui disaient que ce qu’on leur professait en économie ne correspondait absolument pas à l’économie réelle. Apparemment, l’on peut dire que la cause
est entendue puisque dans tous les pays, il y a une véritable réorientation de l’enseignement de l’économie. Il y a des raisons d’espérer mais ce n’est pas gagné. Les hommes d’entreprises et les patrons vont continuer à avoir le réflexe conservateur, surtout lorsqu’ils ne veulent pas perdre le contrôle sur la société.

Donc c’est des résistances qu’il faut organiser pour agir véritablement sur les inégalités dont traite Piketty ?

Mais, il faut dire que Piketty a approfondi son étude économique. Et c’est cela qu’on attend d’un scientifique. Son premier livre avait porté essentiellement sur les grandes économies. Dans son deuxième livre que je n’ai pas encore lu à part les extraits diffusés, il y a une prise en compte plus large des effets des inégalités sur les autres parties du monde. Et je crois que c’est très positif. Mais, il est clair que les inégalités sont un grand problème et tous les gouvernements doivent aujourd’hui s’engager dans leur forte réduction.

Dans un contexte où le FCFA est au cœur des débats entre spécialistes et économistes, êtes-vous pour son remplacement ?

Ecoutez ! Dès lors que les chefs d’Etat ont décidé dès 1983, avec la jeune CEDEAO, de créer la monnaie de l’espace communautaire, la fin du Franc CFA était décrétée. Mais de cette signature à la mise en œuvre d’une monnaie de la CEDEAO, il y a beaucoup de réformes, de discussions et de débats.

Quels sont les obstacles à cette monnaie de la CEDEAO ?

Nous sommes encore en présence d’Etats faibles, vulnérables, faillis. Certains parlent même de non-Etat. D’autre part, nos économies ne sont pas au même niveau de développement entre elles ; à peine certaines d’entre elles s’engagent dans l’industrialisation qui est fondamentale, ensuite il va falloir gérer les dissymétries entre économies dans le lancement de cette monnaie. Je ne suis pas sûr par ailleurs que la monnaie Eco soit prête en 2020. L’avenir nous dire ce qu’il en sera. Je soutiens néanmoins l’initiative depuis le début.

Certains économistes soutiennent que le Franc CFA a plus d’avantages que d’inconvénients. Votre commentaire ?

Non, ce sont des points de vue. Même si c’était vrai, certains inconvénients peuvent être extrêmement lourds, si bien qu’ils pèsent plus les avantages. Prenons un seul désavantage : lorsque dans les pays des différentes régions du monde, il est rare de trouver des taux d’intérêts dépassant 6% pour l’entreprise, dans notre espace monétaire, les prêts accordés au secteur privé oscillent entre 18 et 22%. C’est intenable. Il n’y a pas une région au monde où le secteur privé peut jouer un quelconque rôle avec un niveau si élevé de taux d’intérêt et de coût d’accès aux ressources.

Il est vrai que la zone Franc CFA nous a aidé à continuer à rester ensemble et à prendre en charge l’idéal de l’intégration. Mais le résultat est là. Au tout début du Franc CFA, on parlait de l’objectif du renforcement du commerce intrarégional. L’on doit constater qu’il est quasiment bloqué depuis que la monnaie existe. Bref, le Franc CFA a des avantages

et des inconvénients considérables. À mon avis, il faut tirer toutes les leçons de la gestion de cette monnaie. Au passage, je dirais que le Franc CFA a permis à nos agents économiques et banques centrales d’avoir une expertise certaine qu’il faut capitaliser en vue de la monnaie commune de la CEDEAO.

Quels sont, vos pronostics quant à l’entrée en vigueur de l’Eco en 2020 ?

Non, encore une fois, je n’y crois pas à moins que l’on fasse ce qu’Alassane Ouattara a
dit et, avec lui, d’autres chefs d’Etat. Les pays de l’UEMOA, étant beaucoup plus en phase entre eux, sont plus à même d’aller vers l’implémentation de la nouvelle monnaie. Il faut commencer par ce bloc. Cela ne veut pas dire comme nous l’entendons que c’est le franc CFA qui va continuer en prenant un autre nom ; c’est impossible pour la bonne raison que nous sommes dans la CEDEAO. Les autres rejoindraient par la suite, c’est dans l’ordre du possible. Il faudra regarder ce qui se passe dans le monde. On n’attend plus que tout le monde soit au même niveau. Il faut s’engager en entreprenant des actions. On se trompera, on se corriger mais on avancera. Je crois que c’est ce qu’il faut faire.

 

Propos recueillies par Ibrahima Junior Dia

Ibrahima jr Dia

Economiste de formation, passionné des questions de développement, suit l’actualité financière africaine au jour le jour. Milite pour une Afrique nouvelle sans frontières et sans préjugés. A lu Marx, Adam Smith et Cheikh Anta Diop et aime échanger sur ces sujets.

La monnaie unique ouest-africaine, un choix politique fort menacé par la cacophonie

 

Gilles Olakounlé Yabi

« A terme, le franc CFA s’appellera l’éco. Nous allons continuer d’y travailler, on espère que ça pourra se faire le plus tôt possible. Les pays qui sont prêts et qui ont fait des efforts importants de bonne gestion, de bonne gouvernance, de maîtrise des déficits, de maîtrise de la dette, seront prêts sans doute en 2020». Déclaration du président ivoirien Alassane Ouattara le 9 juillet dernier à Paris en marge d’une visite à son homologue français Emmanuel Macron.

A l’issue du sommet des chefs d’État de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), à Abidjan le 12 juillet, le président Ouattara a fait une nouvelle sortie remarquée, affirmant qu’il n’y aura pas de changement de parité au moment de l’entrée en vigueur de l’eco et affichant sa préférence pour un taux de change fixe entre la future monnaie unique et l’euro, à l’instar du franc CFA. Alors même que le communiqué officiel du sommet de chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) du 29 juin auquel a participé le président ivoirien annonçait clairement le choix d’un régime de change flexible pour la future monnaie unique.

Le président Ouattara n’a pas manqué de mettre en avant les avantages supposés de la parité fixe du franc CFA actuel avec l’euro, évoquant la faible inflation dans la zone UEMOA, et de manière beaucoup plus contestable, la croissance économique forte des pays qui utilisent le franc CFA d’Afrique de l’Ouest. Si la croissance économique des pays de la zone au cours des dernières années a été forte, rien ne permet en effet d’affirmer que, sur une longue période, les pays de la zone UEMOA ont connu une croissance économique plus forte, toutes choses égales par ailleurs, que les pays de la région ou du continent à régime de change flexible.

De nombreux articles académiques existent sur la question du lien entre la croissance économique et l’appartenance à la zone monétaire CFA : ils ne permettent pas une réponse ferme et définitive. Tous ceux qui ont fait des études d’économie savent que les conclusions des travaux académiques même les plus élaborés dépendent d’un certain nombre d’hypothèses, de contraintes techniques, de choix méthodologiques et de la qualité des données utilisées. Elles dépendent aussi, plus souvent qu’on ne voudrait l’admettre, des hypothèses que les chercheurs, ou ceux qui financent leurs travaux, souhaitent valider et défendre.

Le président Ouattara n’a pas manqué de mettre en avant les avantages supposés de la parité fixe du franc CFA actuel avec l’euro, évoquant la faible inflation dans la zone UEMOA, et de manière beaucoup plus contestable, la croissance économique forte des pays qui utilisent le franc CFA d’Afrique de l’Ouest

En réalité, le débat sempiternel sur les avantages et les inconvénients du franc CFA, qui ne se réduit d’ailleurs pas au débat sur les avantages et inconvénients d’un régime de change fixe par rapport à un régime de change flexible, m’a toujours paru peu utile. Le franc CFA, ce n’est pas seulement une monnaie avec un taux de change fixe par rapport à la monnaie européenne, et avant elle, une parité fixe par rapport au franc français. C’est factuellement un héritage de l’histoire coloniale et une monnaie gouvernée par un ensemble cohérent de règles et d’institutions qu’on ne peut détacher du contexte politique de son émergence, de son évolution et de celle des relations particulières entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

La question de la monnaie est partout d’abord une question politique. Les décisions prises par les dirigeants politiques prennent en compte le contexte économique, les objectifs de croissance, d’inflation et de transformation structurelle de l’économie, ainsi que d’autres paramètres politiques, sociaux, régionaux et internationaux. C’est parce que la question de la monnaie au niveau national, et encore davantage celle d’une monnaie unique à l’échelle de 15 pays d’une région africaine, est d’abord politique que les déclarations du président ivoirien sont troublantes.

C’est un héritage de l’histoire coloniale et une monnaie gouvernée par un ensemble cohérent de règles et d’institutions qu’on ne peut détacher du contexte politique de son émergence, de son évolution et des relations particulières entre la France et ses anciennes colonies

Le choix d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest doit être l’illustration d’une volonté politique forte de poursuivre le chantier d’intégration régionale vieux de plus de quarante ans. La CEDEAO créée en 1975, est l’institution censée incarner ce projet d’intégration dans ses différentes dimensions. Elle a un bilan remarquable dans certains domaines, largement insuffisant dans d’autres. Malgré ses faiblesses, nourries par celles de ses États membres, y compris la puissance régionale, le Nigeria, la CEDEAO reste la seule institution légitime outillée pour approfondir l’intégration régionale, politique, sécuritaire, culturelle, commerciale, économique et monétaire.

Se doter d’une monnaie unique à l’échelle des 15 pays de la CEDEAO n’est pas une exigence dictée par la théorie économique. La zone ne remplit sans doute pas encore les critères généralement présentés comme ceux d’une zone monétaire optimale. Mais c’est précisément pour y arriver qu’un long chemin est censé être parcouru par tous les pays pour satisfaire à des critères de convergence.

La création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest doit être considérée comme un choix politique fort en faveur d’une étape décisive du processus d’intégration politique des États et de rapprochement des peuples de la région. Un choix pour lier irrémédiablement les futurs des pays d’une partie du continent africain. Un choix pour organiser et renforcer la solidarité régionale, entre grands et petits pays, entre pays côtiers et pays sahéliens, entre pays francophones et pays anglophones et lusophones, entre pays riches en ressources naturelles et pays moins pourvus, entre pays à gouvernance acceptable et pays jusque-là très mal gouvernés. Un choix pour la sécurité collective régionale, comme l’approfondissement de l’intégration européenne l’a été pour ce continent. Lier des pays par l’économie est un puissant facteur de paix durable entre eux.

L’union monétaire n’est pas une fin en soi. Elle doit s’accompagner d’un pilotage coordonné des politiques publiques au service d’une croissance économique productive d’emplois, d’une réduction des inégalités et d’une maîtrise de l’inflation. Ce dernier objectif est évidemment crucial pour la stabilité monétaire mais dans une région qui a besoin de créer des dizaines de millions d’emplois dans les prochaines années pour occuper sa jeunesse, ce qui passerait nécessairement par des transformations structurelles, le contrôle de l’inflation ne saurait être présenté comme l’horizon indépassable de notre ambition.

La menace la plus importante à la réussite du projet de monnaie unique est aujourd’hui l’absence de personnalités politiques fortes, chefs d’État et dirigeants d’organisations régionales, qui essaient de « vendre » la monnaie unique ouest-africaine aux populations avec conviction et passion

Le choix politique d’une monnaie unique ouest-africaine vient avec des risques certains pour les différentes économies nationales qu’il convient d’identifier et de prévenir. Mais ce n’est pas dans la peur, la frilosité, l’indécision, l’incohérence et la cacophonie que les dirigeants actuels construiront un avenir meilleur pour les populations de la région. Que les pays de la CEDEAO soient prêts à passer à la monnaie unique en 2020, en 2025 ou en 2030, n’est pas la question la plus importante. Il s’agit de savoir s’ils veulent vraiment y aller, s’ils en saisissent les enjeux stratégiques de long terme et s’ils comprennent qu’il est impératif de susciter l’adhésion de leurs citoyens à ce puissant projet en expliquant en quoi il contribuerait à l’amélioration de leur bien-être.

Si l’ambition de quelques chefs d’État se réduit à rebaptiser le franc CFA en eco, monnaie commune partagée par les huit pays de l’UEMOA, donc sans la puissance démographique et économique dominante, le Nigeria, et sans la deuxième économie ouest-africaine, le Ghana, autant faire des économies et arrêter de distraire les populations par des annonces contradictoires. Et continuer à perpétuer les barrières psychologiques à une pleine intégration politique, économique et humaine en Afrique de l’Ouest.

La menace la plus importante à la réussite du projet de monnaie unique est aujourd’hui l’absence de personnalités politiques fortes, chefs d’État et dirigeants d’organisations régionales, qui essaient de « vendre » la monnaie unique ouest-africaine aux populations avec conviction et passion. Oui à un projet crédible de monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest. Non à une énième démonstration éclatante de la légèreté avec laquelle des décisions cruciales pour l’avenir d’une région et de ses populations sont prises.

 

 

 

 

Le débat sur le franc CFA est régulièrement remis au goût du jour, soit par les hommes politiques soit

par les intellectuels du continent. Cette monnaie suscite des débats passionnés, des proclamations

politiques aussi simplistes que péremptoires. De quoi s’agit-il, en réalité, lorsqu’on parle du franc

CFA ?

Les fondamentaux du franc CFA

Lorsque les États africains accédèrent à l’indépendance, il fut nécessaire de définir leurs relations

monétaires entre eux, avec la France et avec le reste du monde. À l’exception de la Guinée, puis du

Mali, qui choisirent d’avoir une monnaie totalement indépendante, les relations monétaires des

autres États furent issues directement de la situation antérieure et prolongeaient l’existence de trois

monnaies émises respectivement en Afrique de l’Ouest, de l’Est et à Madagascar.

Elles constituaient le système de change des États indépendants de la zone franc.

Mais la zone n’est pas seulement un système de change, elle est aussi une zone de coopération

économique (UEMOA, CEMAC). Le système de change des pays africains de la zone franc comportait

traditionnellement trois caractères :

 

Manifestation contre le CFA, le 16 septembre 2017, à Dakar place de la Nation. Seyllou/AFP

Le premier avait trait au régime de convertibilité : entre les pays de la zone franc, le principe était

celui d’une totale liberté des changes, tandis qu’à l’égard de l’extérieur la réglementation des

changes était identique ;

Le taux de change entre la France et les pays de la zone franc était fixe ; autrement dit, le taux de

change des pays membres de la zone à l’égard du reste du monde était défini par l’intermédiaire

du taux de change du franc français ;

Pour assurer la fixité du change et la convertibilité, les réserves monétaires étaient « mises en

commun » ; les pays africains devaient détenir leurs réserves monétaires en francs et la France

garantissait la valeur des monnaies africaines par rapport au franc. Cet arrangement se

concrétisait par l’existence d’un « compte d’opérations » ouvert par le Trésor français aux trois

instituts d’émission africain et malgache, en charge de la politique monétaire, qui y déposaient

leurs réserves. Le compte d’opérations peut, en principe, devenir débiteur de façon illimitée.

Aujourd’hui, les réserves sont égales à 50 % de leurs avoirs extérieurs nets.

Les avoirs extérieurs nets que les pays de l’UEMOA (Union économique et monétaire d’Afrique de

l’Ouest) ont dans le compte d’opérations se montent à 2709 milliards de FCFA, soit 4,1 milliards

d’euros ou encore 4,7 milliards de dollars. Cette somme équivaut au tiers du bénéfice du groupe Total,

la troisième plus grande entreprise française, ou à 0,18 % du PIB de la France.

Les amères leçons du Mali et de la Guinée

Il faut apprendre des erreurs des autres : le Mali a eu une douloureuse expérience monétaire qui a

duré 22 ans (1962-1984). À sa sortie de la zone CFA en 1962, le Mali avait mené une politique

monétaire expansionniste ayant abouti à la dévaluation en 1967 du franc malien, suivie d’un coup

d’État une année plus tard.

La Guinée Conakry, plus grande et plus riche en ressources naturelles que le Sénégal, a depuis 1960 sa

propre monnaie. Elle pèse 7 milliards, là où le Sénégal pèse 16 milliards de dollars. Quel est l’effet du

franc guinéen sur son développement ? Le débat est ailleurs.

Pourquoi nous devons snober, dans le court et le moyen terme, la matérialisation de la monnaie

unique dans l’espace CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) ?

L’UEMOA – qui rassemble huit pays (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger,

Sénégal, Togo) – pèse 58,966 milliards de FCFA, soit 102,2 milliards de dollars (l’équivalent de 22 %

du PIB nigérian). La Côte d’Ivoire, qui représente 35,2 % de l’économie de la zone UEMOA, n’a jamais

partagé la gouvernance de la Banque centrale. La politique monétaire de la zone répond plus au

besoin de la Côte d’Ivoire que le reste des pays membres de l’UEMOA.

Alors qu’en sera-t-il d’une future monnaie de la CEDEAO – l’ECO – où le Nigeria représente à lui seul

73,1 % et les 14 pays restants 26,9 % ? c’est dire qu’il y a de fortes chances que la satisfaction des

besoins du Nigéria devienne la préoccupation majeure de la politique monétaire au sein de la zone

ECO.

Tirer les leçons de zone euro

Certains pays n’ont pas les mêmes intérêts que le Nigeria. Par exemple, si l’augmentation du baril du

pétrole arrange ce dernier, elle dérange d’autres pays non producteurs de pétrole. On voit nettement

que ces États n’ont pas les mêmes intérêts. Dès lors, comment peuvent-ils partager la même

monnaie ?

Avant de parler d’une monnaie unique de la CEDEAO, il y a des préalables qu’on doit régler : le

développement du commerce intrarégional, la mise en place des chambres de compensation et l’étude

sur l’optimalité de la zone monétaire.

L’exemple des difficultés de la zone euro doit nous servir de leçon. La Grèce en crise a déprécié la

monnaie européenne et rendu l’économie allemande très compétitive. L’Allemagne étant une

économie exportatrice, plus l’euro est faible mieux son économie se porte.

Dans la zone UEMOA, la stabilité monétaire est une réalité : l’inflation a toujours été maîtrisée depuis

la dévaluation du FCFA de 1994, contrairement aux autres pays de la CDEAO (Nigeria, Ghana…) qui

connaissent des inflations de plus de 10 %. Cette stabilité monétaire a permis à la zone UEMOA de

mettre en place des politiques économiques dans le long terme avec un faible décalage entre les

scénarios pessimistes et optimistes.

La zone monétaire la plus stable au monde

Depuis 2011, les pays de la zone UEMOA sont rentrés dans une dynamique de croissance soutenue

encore plus intéressante. Pourquoi quitter, alors, une zone stable, qui nous permet d’avoir une

croissance économique soutenue qui avoisine les 7 %, au moment où l’Afrique affiche son taux de

croissance le plus faible depuis 25 ans (1,6 %), pour rejoindre une zone chroniquement instable du fait

du poids du PIB du Nigeria, qui dépend aux trois-quarts du pétrole ? Comme le pétrole est très

volatile et l’économie nigériane ne dépend que de cette ressource naturelle, on doit s’attendre à une

monnaie très instable pour les pays de la CEDEAO.

Bien que la monnaie puisse être considérée comme un instrument de développement, le ciblage

d’inflation – politique monétaire qui vise à fixer des objectifs d’inflation sur une période donnée –

reste, par expérience, la stratégie de politique monétaire dominante – ce qu’on appelle la « mission

hiérarchique ». Seule la Réserve fédérale américaine (FED) a une mission duale, à savoir : stabiliser

les prix et chercher la croissance économique.

La zone UEMOA est aujourd’hui la zone monétaire la plus stable au monde. Elle a surtout besoin de

mettre en place une économie de transformation des ressources en améliorant le climat des affaires

pour créer davantage de valeur ajoutée et lutter, par conséquent, contre le chômage.

 

Cheikh Ahmed Bamba Diagne

Directeur scientifique du Laboratoire de recherche économique et monétaire (LAREM), Université Cheikh Anta Diop de Dakar

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