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« L’urgence n’est pas dans les programmes économiques mais dans les reconstructions psychiques »

« L’urgence n’est pas dans les programmes économiques mais dans les reconstructions psychiques » Martial Ze Belinga, économiste et sociologue Camerounais.

Economiste, romancier, essayiste, Felwine Sarr est, à l’heure actuelle, l’un des penseurs africains les plus en vue. Dans cet entretien, qu’il a accordé à Intelligences Magazine, il revient sur son dernier livre, Afrotopia, et sur Les Ateliers de la Pensée organisés récemment à Dakar dont il a été l’initiateur avec le politiste camerounais Achille Mbembé.

Dans Afrotopia, votre dernier ouvrage, vous parlez beaucoup de la décolonisation des imaginaires et de la remise en cause du concept de développement. Pouvez-vous revenir sur ces thèmes développés dans le livre ?

Oui en fait si on regarde bien toute notre dynamique sociale est guidée par une téléologie. Le projet ultime c’est de développer les pays. Toute la logorrhée, toute la phraséologie tourne autour du développement. Nous serions sous-développés et nous devons nous développer, c’est l’impératif de la marche de nos sociétés. Quand on fait un travail d’interrogation de ce concept et de son archéologie, on se rend compte que c’est un concept à forte connotation idéologique. Il a été forgé à une époque donnée et répondait à des faits donnés. On était dans un monde post seconde guerre mondiale avec un clivage Est-Ouest et les américains ont voulu un concept qui fédère autour d’eux. Ils ont trouvé le concept de sous-développement pour dire que désormais, ils allaient aider toutes les nations sous-développées à se développer. C’était dans un discours du président Truman. Du coup toute la dynamique des aventures sociales a été gommée au profit d’un modèle unique dont le benchmark était les Etats-Unis.

http://intelligences.info/article-660-felwine-sarr-crivain-conomiste.html 

Quelle en a été la conséquence ?

La créativité, la multiplicité des trajectoires, la diversité des chaînes de valeur, tout a été réduit à un seul projet avec une grande force de conviction parce que sous le vocable développement on mettait toutes les aspirations vertueuses des groupes humains : prospérité, bien être… Alors que toutes les sociétés ont nécessairement besoin de répondre aux aspirations du groupe mais les formes de réponse sont multiples et variées. L’histoire en a livré plusieurs, le développement à l’occidental n’est qu’une forme. Le développement à l’occidental est le produit d’une histoire vécue. Ces sociétés par tâtonnements, contingences, sont arrivées à ces états là. Nous sommes dans le domaine du social où les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets et où les aventures historiques sont singulières et ne se reproduisent pas à l’identique. Il y a eu une révolution agricole, une révolution industrielle en Angleterre. Il y a eu tout un contexte historique et contingent qui a permis d’aboutir à ces formes là. Et même les gens qui y travaillaient ne savaient pas que c’est à ces formes qu’ils allaient aboutir. On ne peut pas demander à un groupe de revêtir un prêt à porter sociétal, une forme achevée ailleurs, issue d’une autre dynamique en dehors de sa propre histoire sans créer sa propre dynamique, sans arriver au terme de sa dynamique interne. C’est ce qui fait que tant qu’on aura une vision de mimétisme on n’ira nulle part. Les nations qui ont osé le non mimétisme, qui ont osé des voies singulières, qui ont osé prendre en compte leur histoire, qui ont osé apporter des réponses adaptées à leur contexte, ce sont elles qui s’en sortent le mieux. C’est en ce sens que les aspirations des groupes doivent être revues. Cela ne veut pas dire mettre de côté les aspirations vertueuses ou ne pas relever les défis. Cela veut dire qu’il faut prendre acte du fait que c’est un concept fortement idéologique. Ce n’est pas une téléonomie pour tout le monde.

Quels sont, selon vous, les contours du modèle alternatif ?

C’est un modèle qui doit déjà réfléchir sur le sens de l’aventure sociale et sur ses finalités. On ne peut pas courir dans tous les sens sans nous demander quel type de vivre ensemble, quel type de société nous voulons. Dans la société, quels sont les équilibres que nous voulons établir. Quelle est la place du politique, du culturel, de l’artistique ? Lorsque, dans une société, les gens réfléchissent sur le temps de travail et disent qu’il faut travailler 35 heures c’est parce qu’ils ont développé une réflexion sur le loisir, sur un temps autre, hors productivité pour que les gens puissent s’adonner à autre chose que travailler pour vivre, vivre pour travailler. Cela veut dire qu’il y a une réflexion sur le rapport au travail, sur le rapport au temps et sur l’usage du temps. Bien sûr qu’il faut travailler pour subvenir à ses besoins mais une fois qu’on a une quantité de travail suffisante dans le groupe social que fait-on du reste du temps ? Fondamentalement, il s’agit d’abord d’une question civilisationelle.

Est-ce à dire que l’économie n’est pas la panacée ?

L’économie, c’est un ordre des moyens, c’est un ordre technique, c’est comme une voiture, c’est comme un moteur. Vous construisez le moteur d’un avion, vous devez vous demander où est-ce que vous voulez aller? Quelle est la distance que vous voulez parcourir ? Une fois que vous avez ces réponses, vous dites je fais tel type d’avion, tel type de moteur. Nous on est dans la tyrannie des ordres. Les ordres inférieurs, les ordres techniques ont pris le dessus sur les ordres supérieurs. Au lieu de poser la question du sens de l’aventure sociale, de la finalité d’abord. Une fois qu’on s’est entendu sur le type de contrat social, on explore les voies et moyens techniques pour le mettre en œuvre. On met les ordres techniques devant pour des finalités qu’ils ne peuvent pas prendre en charge. C’est cela la confusion dans laquelle on baigne. Maintenant quand les gens disent « taux de croissance », on est obligé d’ajouter « croissance inclusive » parce qu’on s’est rendu compte que produire des richesses c’est largement insuffisant. La question c’est comment on les produit, comment on les répartit, à qui elles profitent, pour quelles finalités. Mais si 10% du groupe social en bénéficient et 90% n’en bénéficient pas, quel sens ça a ? Donc tout l’enrichissement sémantique, durant ces quinze dernières années, autour des taux de croissance ou croissance inclusive dénote d’une inquiétude pour le sens. C’est cela la vraie question. Mondialisation : qu’est-ce qu’on mondialise ? Globalisation : qu’est-ce qu’on globalise. C’est là où l’Afrique peut apporter énormément de choses, l’Afrique a apporté énormément de réponses individuelles, collectives à des chocs qu’elle a eu ces cinq dernières années. Le continent a été résilient, il a une grande ingénierie sociale. Il sait intégrer la différence, il sait construire du vivre ensemble, il a su répondre à des situations inédites au cours de son histoire. Au moment où les crises que nous avons sont d’abord des crises de sens et de signification, il apporte déjà en fait des solutions tous les jours. Voici des gens qui ont été obligés d’adopter des systèmes qui n’étaient pas les leurs, des systèmes de valeurs, des modes de production économique, des institutions ; des gens qui ont survécu à tout cela, qui dans cela ont fait preuve d’inventivité, de créativité. Il y a énormément de ressources dans le vécu de tous les jours que nous n’interrogeons pas, que nous ne pensons pas, que nous ne théorisons pas. Nous avons un regard extraverti. Nous regardons toujours en quoi nos sociétés ressemblent à ce qu’elles devraient être. Elles doivent être modernes, postmodernes ainsi de suite. Et puis on va chercher ces signes là dans notre vécu. Mais ce que le vécu nous propose et qui est en dehors de ces catégories qui ont été posées comme étant des catégories téléologiques nous ne l’observons pas. Nous sommes dans une forme de semi myopie. Nous ne voyons que ce qui est valorisé par ailleurs. Toutes les formes de vivre-ensemble qui sont là, qui n’obéissent à aucun concept, dans un indicateur où nous ne sommes pas les premiers classés, nous ne les voyons pas. C’est ce qu’Achille Mbembe appelle la matière indocile du continent qui refuse d’entrer dans des cadres normés ailleurs. Et c’est là bas son vrai terreau, sa vraie créativité. Mais nous sommes dans une économie du manque, au lieu de partir de ce que nous avons pour construire le réel, nous continuons à lire notre réel par rapport à ce qui nous manquerait.

D’où vient cette attitude ?

C’est une attitude psychologique et mentale qui est la résultante de siècles de déni, de violence épistémique. Le colonialisme, pour s’encrer et durer, n’a pas eu besoin seulement des militaires, des marchands, il a eu besoin de déprécier nos cadres de production de sens et de signification, de les dénigrer et de nous convaincre que les autres cadres étaient plus opérants et la manière de se réaliser et de monter en humanité c’était d’être en décalque absolument parfait ou de l’être même beaucoup plus que le colon. Et tout ce que ce continent là a produit comme signification, comme sens depuis des millénaires, est mis de côté. C’est même absolument stupide. Comment on peut penser que des sociétés qui ont vécu pendant des millénaires n’ont pas transmis un capital intellectuel, culturel, cognitif pour apporter des réponses au vivre-ensemble ? Comment auraient-elles fait pour exister et durer. Ces sociétés là ont en leur sein des ressources qui leur ont permis d’être durables. Il y a des groupes qui ont disparu. Pour moi ce qui est fondamental, ce sont les lunettes avec lesquelles nous regardons notre réel. Nous sommes confrontés à des difficultés comme tout le monde mais nous avons la fâcheuse tendance de réduire notre être au monde à des difficultés que certains ont grossi. Et certains ont voulu faire croire que ces difficultés résumaient tout. Et on a accepté d’être enfermé des petits critères, dans l’économisme simpliste. Et tout ce qui fait notre valeur ajoutée nous ne le regardons pas. C’est pour ça qu’en tant qu’économiste, j’ai l’impression que l’urgence n’est pas dans les programmes économiques. L’urgence est dans la reconstruction des infrastructures psychiques et dans la reconstruction du regard sur soi-même. Eviter l’écueil de l’apologie et du dénigrement, j’ai l’impression que c’est ça qui est urgent et que le reste est moins difficile à régler comme problématique.

Les deux pouvant aller ensemble …

Justement ce n’est pas l’un sans l’autre. Moi c’est ce que j’expérimente dans mon travail. J’encadre beaucoup de thèses que des étudiants soutiennent, nous répondons à des problématiques claires, précises et concrètes avec des recommandations précises sur des questions précises. Mais cela ne suffit pas. Si vous voulez mettre en place une politique publique, vous devez prendre en compte tout le reste. Cette réponse là que vous apportez en quoi elle fait sens chez les gens, comment elle s’intègre avec les autres aspirations du groupe humain. Comment elle s’articule et c’est cela la réflexion globale.

Avec Achille Mbembé, vous avez initié Les Ateliers de la Pensée dont la première édition s’est tenue à Dakar au mois d’octobre, pourquoi une telle initiative ?

Au départ, on était partis sur le projet de faire une lecture croisée de nos deux livres. En discutant, nous nous sommes dit que ces dernières années nous avions senti comme un renouveau de la pensée critique africaine d’expression française. Et quand on dit pensée critique on ne se limite pas juste aux textes théoriques. Nous avons vu que dans la littérature, dans les expressions artistiques, les gens exploraient d’autres formes, déplaçaient le regard, changeaient les discours, renouvelaient les catégories conceptuelles. Et ce sont des choses que je retrouve dans le travail d’un chorégraphe, dans le travail d’un romancier et dans quelques textes théoriques. On s’est dit que peut-être, les catégories à partir desquelles nous regardions notre réel étaient en train d’être réinterrogées par un certain nombre de chercheurs, de penseurs, d’artistes africains et de la diaspora. Et donc nous nous sommes dits que peut-être il serait bien de nous réunir et de faire le point sur cette pensée critique qui semble être en mouvement et dégager des idées, des concepts, des formes pour penser le présent et le futur que nous voulons nous donner. Et probablement, cela ne pouvait pas être une activité individuelle et solitaire. Nous voulions tenter de faire éclore un penser-ensemble dans ses tensions et contradictions. Nous étions convaincus que si nous nous réunissions, quelque chose allait émerger. Nous allions nous rendre compte mutuellement qu’il y avait des sentiers nouveaux à ouvrir. C’était cela l’idée : renouveler le regard, les cadres conceptuels à travers lesquels nous nous envisagions, prenions en charge par la pensée notre réel. Nous sommes généralement des sujets de pensée et peu des objets. Et les représentations de notre réel nous n’en sommes que très peu les producteurs. Une fois qu’on a fait ces ateliers on s’est rendu compte que nous avions raison de le faire. Parce qu’il y a un effet de réactions en chaîne où vous rencontrez beaucoup de gens qui sont dans cette problématique, qui sont dans cette réflexion et vous vous rendez-compte d’une réalité qui existe, qui était juste éclatée. Fondamentalement, lorsqu’on lui offre un cadre d’expression global, on se rend compte que c’est une tendance lourde, que quelque chose est en marche dans la manière dont on envisage notre réel et dans la manière dont on pense notre devenir.

S’agissait-il alors moins d’une confrontation de pensées que de l’élaboration du penser-ensemble que vous évoquiez tantôt ?

Oui mais en fait dans le penser-ensemble, on accepte qu’il y ait des tensions. Sur un certain nombre de points nous ne sommes pas tous sur la même longueur d’ondes. L’idée c’était de pouvoir les confronter. Il y a dans le groupe des penseurs de l’universel et d’autres du pluriversel. Certains estiment qu’il faut dépasser nos singularités et tendre vers l’universel y compris en partant de ces singularités. D’autres pensent le contraire. Ils pensent que l’universel est donné dès le début de l’humanité, elle est fondamentale et première et que fondamentalement, il n’y a même pas à dépasser les singularités car l’universel est déjà là. Il y a donc des tensions mais il faut reconnaitre que nous partagions une convergence de vue. Il ne s’agissait pas non plus d’organiser des joutes oratoires. Il y avait l’idée d’être utile, d’être constructif. On ne sera pas tous d’accord mais un certain nombre de gens ont des travaux qui veulent déconstruire. On a voulu mettre en lumière cette tendance là.

Qu’est-ce qui est prévu dans les prochaines éditions puisque c’est un évènement qui se veut désormais annuel ?

Je pense que dans les prochains ateliers, on va investir d’autres lieux et le groupe va beaucoup s’ouvrir. Il faut certes de la contradiction mais la contradiction pour la contradiction ou la foire d’empoigne intellectuelle ne revêt pas un grand intérêt. Elle est stérile. Ce qui est important c’est de se rendre compte que quelque chose est en train de se construire et de voir comment on peut approfondir la construction.

 

 

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Dernière modification le jeudi, 30 novembre 2017 17:37

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