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Discours de M. Cheikh Hamidou Kane

Le rôle et la portée de la médiation dans les sociétés africaines et leur adaptation au contexte actuel

 

 
  • Madame et Messieurs les Présidents de Conseil Economique et Social ou Institutions similaires,
  • Mon cher frère et ami, Monsieur le Président du Conseil de la République du Sénégal,
  • Mesdames et Messieurs les Conseillers de la République,
  • Mesdames et Messieurs,
  • Chers invités,
 
               Dans l’exposé des motifs de la loi du 11 juin 2003 portant révision de la Constitution, il est dit que "le Conseil de la République pour les Affaires Economiques et Sociales sera une institution chargée de favoriser le dialogue social. Elle permettra une collaboration harmonieuse entre les Communautés et les différentes catégories sociales et professionnelles". Les textes précisent aussi que le Conseil est, "par l’âge et la qualité de ses membres, un creuset de sagesse et d’expérience utile au renforcement de l’unité et de la cohésion sociales".
              
               C’est en lisant ces lignes que j’ai compris au moins une des raisons pour lesquelles Monsieur le Président Mbaye Jacques DIOP m’a invité ici : je suis son aîné. J’appartiens à la classe des Anciens et nous partageons un commun attachement à certaines valeurs de la tradition africaine : le respect conféré à l’âge, tant que l’aîné n’a pas démérité ; le crédit prêté à la sagesse des Anciens, jusqu’à preuve du contraire ; la croyance dans les vertus curatives du dialogue, dans l’efficacité cathartique de la palabre, dans la médecine douce de la médiation, laquelle est plus conforme à cette "conception africaine de la justice (…) qui, selon notre éminent compatriote le juge Kéba MBAYE, préfère à un pouvoir judiciaire agressif un ensemble de règles protectrices de la personne isolée, et faites de bienveillance attentive de la part de la Communauté".
 
               Le Président Mbaye Jacques DIOP m’a donc demandé de partager avec vous une réflexion sur "le rôle et la portée de la médiation dans les sociétés africaines et leur adaptation au contexte actuel". Cette démarche consistant à étayer une prospective par une rétrospective me paraît pertinente du point de vue heuristique, et nécessaire lorsqu’on traite d’un sujet touchant au rapport entre l’Afrique noire, de culture orale, et le monde moderne, au regard duquel "ce qui n’est pas écrit n’est pas". Je m’efforcerai d’orienter notre interrogation davantage vers le "pourquoi" que vers le "comment". Pourquoi les élites dirigeantes de l’Afrique moderne doivent-elles, dans leur œuvre d’édification et de modernisation, se préoccuper du "rôle et de la portée de la médiation dans les sociétés africaines" ? Le "comment" sera et devra être affaire d’experts, au fur et à mesure de l’élaboration du droit positif.
 
               Monsieur le Président DIOP, et vous tous, Mesdames, Messieurs les Conseillers sénégalais et africains, nous devons prendre conscience d’une réalité aussi évidente que le nez au milieu du visage mais qui, cependant, très souvent, passe inaperçue. Nous d’Afrique noire, qui savons lire et écrire en français, en anglais, en portugais, en espagnol, en afrikaans, dans les langues des anciens colonisateurs, nous qui avons de ces langues une maîtrise suffisante pour accéder à une connaissance opératoire des valeurs qu’elles véhiculent relativement aux notions de Droits de l’Homme, de guerre et paix, de démocratie, nous sommes une minorité en comparaison de la grande majorité de nos compatriotes qui n’ont pas été à l’école, et qui sont largement de culture orale. La version de ces concepts que les populations connaissent et pratiquent se décline à travers leurs cultures orales et les langues qui les expriment par le moyen de proverbes, préceptes, conventions, maximes, sentences. Permettez-moi, en guise d’apéritif, de vous faire goûter à la saveur de quelques-unes de ces dernières. Les Africains sont d’avis que "le vieillard vaut mieux que son prix" ; ou encore qu’"on ne lave pas le sang avec le sang, mais avec de l’eau" ; que, "s’il y avait quelque chose de bon dans la guerre, l’agressivité, les chiens l’auraient trouvé" ; ils disent encore que "le pouvoir est comparable à un œuf : si tu le serres trop fort, il se casse, si tu ne le tiens pas suffisamment, il peut glisser de ta main et se casser" ; ils disent aussi : "Ce n’est pas le roi qui a la royauté, c’est la royauté qui a le roi".
 
               Certes. Mais le problème est, comme dit le Professeur Joseph KI-ZERBO, "que beaucoup de cadres africains ont tourné le dos à cet héritage". Ils sont, dit-il, "plus tournés vers ce qu’ils ont appris et mal retenu de leur initiation aux sciences modernes". Revisitant l’histoire de notre continent, notamment de sa partie subsaharienne depuis le XVe siècle, l’africaniste burkinabé dit qu’elle peut s’analyser en une triple dépossession : celle de notre espace, celle de notre initiative politique et celle de notre identité endogène. Cette dernière dépossession concerne les langues, les traditions sociales, juridiques et culturelles". Par exemple, rappelle-t-il, l’ancien Empire du Mali avait, comme nous le verrons plus tard, codifié un corpus cohérent de règles inspirées des valeurs de la tradition. Il a fallu que les Africains de la période post-coloniale aient oublié ce corpus pour que, malgré les règles régissant la circulation des biens et des personnes que nous avons imitées des corpus juridiques de l’école occidentale, notre société contemporaine, en Afrique centrale, au Rwanda, en Afrique occidentale, notamment dans la dizaine d’Etats modernes sur le territoire desquels s’étendait l’ancien Empire du Mali, soit gangrenée par ces atroces guerres ethniques, tribales, civiles. Ici encore, à en juger par les malheurs qui nous assaillent, ce que nous avons appris ne vaut pas ce que nous avons oublié.
 
               Deux interrogations peuvent venir à l’esprit, en cette étape de notre réflexion. Une culture africaine endogène, dont tous les habitants au Sud du Sahara seraient tributaires, existe-t-elle vraiment ? Même si elle a existé, ne s’agit-il pas d’un legs qu’il faut surtout s’empresser d’oublier, au risque d’être les prisonniers d’un passé barbare et définitivement révolu ?
 
               Cette vue négationniste est encore actuellement présente non seulement dans les nombreux cénacles occidentaux des tenants de l’afropessimisme, mais, hélas, et plus gravement, dans l’esprit de ces "élites décérébrées" dont parle Aimé CÉSAIRE dans "Discours sur le colonialisme", celles-là mêmes qui tiennent l’Afrique en otage. S’il s’est trouvé des penseurs occidentaux modernes, comme Léo FROBÉNIUS ou G. BALANDIER, pour battre en brèche cette négation de l’existence d’une civilisation et d’une culture africaine endogène, c’est à un grand Africain, notre compatriote le Sénégalais Cheikh Anta DIOP, puis aux chercheurs comme Théophile OBENGA, qui ont poursuivi sa ligne de recherche, qu’il revenait d’établir, de façon irréfutable, l’existence, l’éminente fertilité et l’extension à tout le continent, d’une culture africaine sui generis. Il n’est que de citer les titres de cette œuvre monumentale pour prendre conscience du sérieux et de la rigueur du travail accompli au service de l’Afrique. Cheikh Anta DIOP produit et publie, chez Présence africaine ou à l’IFAN :
  • en 1954 : "Nations nègres et culture" ;
  • en 1960 : "L’unité culturelle de l’Afrique noire" ;
  • en 1960 : "Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral
d’Afrique noire ;
  • en 1967 : "Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?" ;
  • en 1977 : "Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues
négro-africaines ;
  • en 1981 : "Civilisation ou barbarie ? - Anthropologie sans complaisance".
 
               Du premier ouvrage, "Nations nègres et culture", Aimé CÉSAIRE dira qu’il est "le plus audacieux qu’un nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera, à n’en pas douter, dans le réveil de l’Afrique". Quelle appréciation les nouvelles générations africaines ont-elles de l’ensemble de cette œuvre ? Cheikh Anta a-t-il prêché dans le désert ? Notons le témoignage de Boubacar Boris DIOP, un des meilleurs écrivains africains du temps présent. Voici ce qu’il écrit de Cheikh Anta : "Le savant sénégalais ne se contente pas de faire comme tant d’autres le constat que l’Afrique n’a jamais été une tabula rasa. L’intelligentsia occidentale dite éclairée était sans doute disposée à faire une telle concession. DIOP ne veut pas se suffire de cela, il n’hésite pas à aller plus loin et à battre en brèche les idées les plus profondément ancrées dans la pensée de l’époque. Avec le recul, on est frappé par tant de témérité. Mais il ne s’agit ni d’un délire solitaire, ni d’affirmations abstraites : Cheikh Anta DIOP fournit des arguments de très grande valeur scientifique à ce qui, au mieux, était avancé jusque là par les intellectuels africains sur un mode purement émotionnel".
 
               Pour une édification définitive des esprits de bonne foi quant à l’existence et la prégnance d’une unité culturelle de l’Afrique noire, quant à son antériorité, quant à savoir s’il faut parler, à son propos, de civilisation ou de barbarie, je renvoie à la lecture de Cheikh Anta DIOP.
 
               Cependant, même en supposant qu’on se rende à l’évidence de ses démonstrations, quel argument opposer à ceux qui craindraient que ce retour aux voies du passé ne condamne l’Afrique à la régression, à un conservatisme qui serait mortel en ces temps où il est plutôt question de renaissance africaine, d’envol vers le futur ?
 
               Dès 1948, Cheikh Anta DIOP, encore lui, dans un article de la revue "Le Musée vivant", intitulé "Quand pourra-t-on parler de renaissance africaine ?", a prophétisé son avènement et indiqué quelles en seraient les conditions sine qua non. Nous y reviendrons.
 
               Pour le moment, et en ce qui concerne la signification passéiste, conservatrice et rétrograde, ou progressiste et tournée vers l’avenir qu’il faut donner à cette référence aux valeurs et normes de la culture africaine, je voudrais vous proposer une distinction éclairante formulée par Georges ANGLADE, Canadien d’origine africaine, lors d’une rencontre à Dakar des intellectuels noirs d’Afrique et de la diaspora, en préparation au 3e Festival Mondial des Arts Nègres que le Président du Sénégal propose d’accueillir en juin 2008. Il indique que, la convocation de l’histoire n’a pas pour finalité unique le retour aux sources, mais aussi, et surtout, "le recours aux sources", afin d’assurer notre présence dans un monde de diversités culturelles et résolument prospectif. Cette formulation indique clairement les enjeux. Il ne s’agit nullement, en effet, d’un retour absurde, et impossible en tout état de cause, à un passé révolu mais, en l’utilisant comme tremplin, de se lancer vers le futur. "Qui ne sait plus où il va doit savoir d’où il vient", dit le proverbe africain.
 
On sait ce qu’a coûté de drames et de tragédies à l’Afrique post-coloniale contemporaine, l’oubli, par les élites qui la dirigent, des leçons, préceptes et manières du passé. On n’a pas suffisamment noté les effets pacificateurs, conciliants et curatifs produits sur ces situations chaque fois qu’il a été fait recours, en les adaptant, aux modes anciens de régulation.
 
               En parlant d’apéritif lorsque je vous citais quelques proverbes et préceptes tirés de la culture africaine, je vous promettais implicitement un plat de résistance. C’est celui dont, à présent, je vais essayer de vous décrire quelques recettes indispensables, à savoir :
                    - la parole, son poids, les modalités de son partage, ses officiants, ses garants ;
                    - une régulation cohérente de la médiation sociale entre l’individu, le genre, les générations, les clans, les ethnies, les provinces, la patrie ;
 
                    En évoquant ce corpus, je donnerai quelques cas illustratifs de sa pertinence et de son efficacité chaque fois qu’il a inspiré les dirigeants contemporains.
 
                    Donc, la parole d’abord, et son poids. La parole occupe la place centrale dans le corpus juridique de la tradition. "Dans les civilisations orales, dit Amadou Hampaté BÂ, la parole engage l’homme, la parole est l’homme. Elle est digne de confiance, parce que sous le contrôle constant du milieu traditionnel". L’article 19 d’une des versions reconstituées de la Charte fondamentale de l’Empire du Mali, datant de 1236, édicte : "Tout homme a deux beaux-parents : les parents de son épouse et la parole qu’il a prononcée sans contrainte aucune. Il leur doit respect et considération".
 
                    Ecoutez ce que disait Diali Mamadou KOUYATÉ, un des "Maîtres de la parole" mandingues : "Ma parole est pure et dépouillée de tout mensonge ; c’est la parole de mon père ; c’est la parole du père de mon père. Je vous dirai la parole de mon père telle que je l’ai reçue ; les griots de roi ignorent le mensonge. Quand une querelle éclate entre tribus, c’est nous qui tranchons le différend car nous sommes les dépositaires des serments que les Ancêtres ont prêtés".
 
                    Le dialogue et la palabre constituent deux modalités de partage de la parole, qui ont respectivement leurs règles de fonctionnement. Je voudrais, en guise d’illustration, donner quelques exemples contemporains de l’efficacité de ces voies anciennes de résolution des conflits.
 
                    Le premier cas m’a été rapporté par un de ses protagonistes, le magistrat africain Siriman KOUYATÉ. En sa qualité de magistrat des cours et tribunaux modernes de la Guinée, il avait eu à connaître d’une affaire délicate à juger. Le procès s’était éternisé et il avait eu à le renvoyer plusieurs fois, les parties campant sur leurs positions et le conflit s’envenimant même. C’est alors que M. KOUYATÉ, griot de naissance et très attaché à la dignité conférée à ce statut par sa société traditionnelle mandingue, s’avisant que les plaideurs ressortissaient du même groupe, changea de stratégie. Il sortit du prétoire, rejoignit son bureau, se dépouilla de sa robe de juge, convoqua les plaideurs et eut une palabre avec eux, en leur rappelant les règles traditionnelles qui régissaient les relations de coexistence entre les catégories auxquelles ils appartenaient respectivement. Le conflit fut réglé dans la seconde moitié de l’après-midi du même jour.
 
                    Je tiens le deuxième exemple de Nelson MANDELA. Oui, vous avez bien entendu, Nelson MANDELA, éminent Africain contemporain, ressortissant de l’ethnie Xhosa, située à des milliers de kilomètres à vol d’oiseau, de la Guinée de Siriman KOUYATÉ, par-delà Sahara, Kalahari et forêts tropicales. L’identité des codes référentiels Xhosa et Mandingue que révèlent ces deux exemples est bien illustrative de la thèse de l’unité culturelle de l’Afrique noire. Ma citation de MANDELA peut être trouvée dans sa biographie : "Un long chemin vers la liberté". Ce qu’il raconte est une expérience remontant à son enfance. "J’ai observé les réunions tribales qui se tenaient à la Grande Demeure et elles m’ont beaucoup appris. Elles n’étaient pas programmées de façon régulière, on les convoquait selon la nécessité (…).
 
                    Lors de ces occasions, le régent était entouré (…) d’un groupe de conseillers de haut rang qui jouait le rôle de parlement et de haute cour de justice du régent. Il s’agissait d’hommes sages qui conservaient dans leurs têtes la connaissance de l’histoire et de la coutume tribales, et dont les opinions avaient un grand poids… Les invités se rassemblaient dans la cour, devant la maison du régent, et c’est lui qui ouvrait la réunion en remerciant chacun d’être venu et en expliquant pourquoi il les avait convoqués. A partir de ce moment, il ne disait plus rien jusqu’à la fin. Tous ceux qui voulaient parler le faisaient. C’était la démocratie sous sa forme la plus pure. Il pouvait y avoir des différences hiérarchiques entre ceux qui parlaient, mais chacun était écouté, chef et sujet, guerrier et sorcier, boutiquier et agriculteur, propriétaire et ouvrier. Les gens parlaient sans être interrompus et les réunions duraient des heures. Le gouvernement avait pour fondement la liberté d’expression de tous les hommes égaux en tant que citoyens (…).
 
                    (…) Je remarquais que certains tournaient en rond et ne semblaient jamais réussir à dire ce qu’ils voulaient. En revanche, d’autres abordaient directement le sujet et présentaient leurs arguments de façon succincte et forte. J’observais que certains orateurs jouaient sur les sentiments et utilisaient un langage dramatique pour émouvoir leur public, tandis que d’autres restaient simples et sobres, et fuyaient l’émotion.
 
                    Au début, je fus stupéfait par la véhémence -et la candeur- avec laquelle les gens faisaient des reproches au régent. Il n’était pas au-dessus de la critique -en fait, il en était souvent la cible principale. Mais quelle que fût la gravité de l’accusation, le régent se contentait d’écouter, sans chercher à se défendre et sans manifester aucune émotion.
 
                    Les réunions duraient jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une sorte de consensus. Elles ne pouvaient se terminer qu’avec l’unanimité ou pas du tout. Cependant, l’unanimité pouvait consister à ne pas être d’accord et à attendre un moment plus propice pour proposer une solution. La démocratie signifiait qu’on devait écouter tous les hommes, et qu’on devait prendre une décision ensemble en tant que peuple. La règle de la majorité était une notion étrangère. Une minorité ne devait pas être écrasée par une majorité.
 
                    Ce n’est qu’à la fin de la réunion, quand le soleil se couchait, que le régent parlait. Il avait comme but de résumer ce qui avait été dit et de trouver un consensus entre les diverses opinions. Mais on ne devait imposer aucune conclusion à ceux qui n’étaient pas d’accord. Si l’on ne pouvait parvenir à aucun accord, il fallait tenir une autre réunion. A la fin du conseil, un chanteur ou un poète faisait le panégyrique des anciens rois, et un mélange de compliments et de satire des chefs présents, et le public, conduit par le régent, éclatait de rire.
 
                    En tant que responsable, j’ai toujours suivi les principes que j’ai vus mis en œuvre par le régent à la Grande Demeure. Je me suis toujours efforcé d’écouter ce que chacun avait à dire dans une discussion avant d’émettre ma propre opinion. Très souvent, ma propre opinion ne représentait qu’un consensus de ce que j’avais entendu dans la discussion. Je n’ai jamais oublié l’axiome du régent : un chef, disait-il, est comme un berger. Il reste derrière le troupeau, il laisse le plus alerte partir en tête, et les autres suivent sans se rendre compte qu’ils ont tout le temps été dirigés par derrière". Fin de citation.
                    Si j’ai si longuement cité Nelson MANDELA, c’est qu’il est pour les dirigeants de l’Afrique nouvelle un exemple valable à suivre. Son recours aux sources de la culture africaine est un modèle qui a fait la preuve de son efficacité.
 
                    C’est l’influx, dans la gouvernance sud-africaine, du modèle de gouvernance traditionnel nègre qui a permis à la Nation Arc-en-Ciel de substituer une culture africaine du consensus, de la palabre et de la convivialité à la culture du conflit, de la violence, de la ségrégation qui sustentait le régime de l’"apartheid". Dès que le peuple noir a pu faire prévaloir, de façon suffisamment significative, sa façon de voir les choses, il a offert au monde moderne un premier exemple significatif de résolution pacifique des conflits.
 
                    Je crois aussi que c’est ce recours aux sources de la culture africaine qui a donné son sens et son efficacité à la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, d’Afrique du Sud, à la Conférence Nationale du Bénin et à toutes celles qui ont suivi, rassemblements au cours desquels les nouveaux dirigeants africains ont renoué avec l’inspiration, les procédures et pratiques de leur univers traditionnel. C’est le même processus de réappropriation de l’héritage du passé qui a été mis en œuvre au Rwanda, lorsque les "Gaccacca" ont été ressuscités pour "rendre raison", si possible, à la majorité de la population, sur le séisme majeur qu’a représenté le génocide, moins d’un siècle après que des "gouvernances" coloniales allemande, belge et post-coloniale rwandaise ont remplacé le mode de gouvernement infiniment plus convivial et consensuel qui avait réuni les Tutsi, les Hutu et les Twa, pendant de nombreuses générations.
 
                    En décrivant, par les exemples cités, la manière dont la parole a été l’outil principal de la restauration de la paix, de la justice, de l’harmonie sociale et de la bonne gouvernance en milieu traditionnel de culture orale, nous avons aperçu, dans l’accomplissement de leur rôle de médiateurs, trois catégories d’officiants et de garants, sur les statuts desquels nous nous arrêterons brièvement. Nous voulons parler des "Maîtres de la parole" (dont les griots), des Anciens et des Dirigeants (chefs, rois).
 
  • Les Maîtres de la parole détiennent leur rôle et leurs prérogatives d’une délégation de la communauté. Ils sont les médiateurs habilités à la restauration de la cohésion, de l’harmonie et de la paix au sein de la Communauté. Ils bénéficient de l’immunité dans l’exercice correct de leur mission. "La foudre ne frappe pas le plénipotentiaire", disent de lui les Mandingues. Il est expert dans l’usage de la parole grâce à laquelle il loue ou châtie, exalte ou honnit. Il est la mémoire du groupe et en use pour rappeler chacun à ses devoirs (souvenez-vous du panégyriste qu’évoquait MANDELA).
 
  • Des Anciens nous avons parlé : ils sont un palier, une instance incontournable de la communauté. Souvenons-nous de la sentence "le vieillard vaut mieux que son prix" (que, par exemple, la valeur vénale -qui s’amenuise- de sa force de travail ; il vaut mieux que le prix qu’il faudrait payer pour le préserver et le soigner, etc.). Souvenons-nous aussi de Amadou Hampaté B : "Chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle". Les Anciens sont les substituts les plus proches des ancêtres disparus. En contrepartie de ce statut privilégié, il est attendu d’eux un comportement méritoire et irréprochable, une sagesse à toute épreuve. A bon entendeur, salut ! mes congénères du Conseil de la République du Sénégal, et vous tous, Anciens, dans les lieux d’exercice du pouvoir…
 
  • Quant aux Chefs, Rois, Régents, etc., souvenez-vous du précepte mandingue : "Ce n’est pas le roi qui a la royauté, c’est la royauté qui a le roi". Ce précepte de bonne gouvernance est central dans la société traditionnelle africaine. C’est le pouvoir qui est "le maître", "le propriétaire" de la personne à qui il est confié ; ce n’est pas la personne, titulaire du pouvoir, qui en est le propriétaire. Ce retournement de perspective dans les rapports entre le souverain et le pouvoir est essentiel dans la philosophie du droit africain traditionnel. L’observance de cette règle nous aurait préservés de cette appropriation privative, patrimoniale, clanique, ethnique, régionaliste, du pouvoir souverain par ses détenteurs du jour. Si, depuis un demi-siècle que les pays d’Afrique ont acquis leur indépendance, les dirigeants modernes s’étaient inspirés de cette leçon, il est probable que l’histoire n’eût pas été aussi grotesque, tragique et sanglante.
 
*
*       *
 
                    En ma qualité de ressortissant de l’espace de l’ancien empire ouest-africain du Mali -ce qui est le cas, totalement ou partiellement, des Sénégalais, des Maliens, des Gambiens, des Bissau-Guinéens, des Guinéens de Conakry, des Sierra-Léonais, des Libériens, des Ivoriens, des Burkinabé et des Mauritaniens-, je ne puis que déplorer et pleurer la violence obscène, l’intolérance et les conflits qui ont secoué et continuent de ravager tous les Etats modernes qui y ont pris naissance. Cependant, c’est dans cet espace que s’était développée, entre le 7e et le 15e siècle, de l’Empire du Ghana à celui du Songhaï, une succession de constructions civilisationnelles et géopolitiques auxquelles Soundjata KEÏTA donna force de loi en 1236. Né handicapé, deuxième fils de l’un des douze petits rois du Mandé qui s’étaient tant divisés et épuisés en vaines querelles qu’ils avaient été conquis et soumis à la dictature de fer et de feu du Roi du Sosso, Soumangourou KANTÉ, Soundjata, qu’animait une foi inébranlable et prophétique dans les vertus de l’unité, sonna la charge, mobilisa les princes rivaux, combattit Soumangourou et reconquit pour eux la liberté et la souveraineté. C’est alors qu’il posa des actes qui ont fait de lui, de cet homme du 13e siècle, un précurseur et un modèle dont on souhaiterait que s’inspirent les dirigeants actuels de l’Afrique. Il substitua l’unité à la division, il codifia et promulga en loi d’empire les préceptes, principes et règles, élaborés au long des siècles pour la société mandingue : ce fut la "Charte de Kurukan Fugan" ou charte du Mandé, dont les griots chroniqueurs traditionnistes nous ont conservé la mémoire.
 
                    Aussitôt Soumangourou défait, l’indépendance acquise, les peuples et les princes du "Clair-Pays" de la Savane rassemblés dans la clairière de Kurukan Fugan pour consolider cette indépendance, proclamèrent leur volonté de substituer l’unité aux divisions qui les avaient affaiblis, fondèrent l’Empire du Mali et confièrent la couronne à Soundjata. Ecoutons la relation faite de cet événement par le griot chroniqueur :
 
                    "(…) Un à un, les douze rois du Clair-Pays de la savane se levèrent et proclamèrent à leur tour Soundjata, Mansa ; douze lances royales étaient plantées devant l’estrade. Soundjata était devenu empereur ; le vieux Tabala de Niani annonça au monde que les pays de la savane s’étaient donné un roi unique… Depuis le Wagadou au nord jusqu’au Mandingue au sud, depuis Nema à l’est jusqu’à Fouta à l’ouest, tout le pays avait reconnu l’autorité de Soundjata" (in "Soundjata", Djibril Tamsir NIANE, Présence Africaine).
 
                    Aussitôt couronné, l’Empereur proclama la loi fondamentale. Passant en revue les préceptes, principes et règles en usage dans la culture mandé, il établit un corpus juridique qui devait désormais s’imposer à tous et qui traitait du statut personnel, des relations entre les classes d’âge, entre les clans, les ethnies, les provinces, qui établissait, par le moyen des équivalences patronymiques et de la parenté à plaisanterie, une citoyenneté de l’empire garantissant la libre circulation des biens et des personnes. La loi garantit la sauvegarde de la vie, de l’intégrité de l’honneur et des biens de chaque citoyen. L’article 5 de la charte reconstituée édicte : "Toute vie est une vie, chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. En conséquence, toute tentation d’enlever la vie à son prochain est punie de la peine de mort".
 
  • La loi identifie, reconnaît et énumère les éléments constitutifs de la société mandé (articles 1er et 4).
 
  • Elle promulgue et fait loi d’empire, des institutions remontant à la nuit des temps, comme celles qui régissent les relations entre les grands-parents et les petits-enfants, les hommes et les femmes qui sont beaux-frères et belles-sœurs ; comme la pratique des équivalences patronymiques permettant à chaque ressortissant de l’empire, en le traversant de part en part, de changer de patronyme et d’acquérir ainsi les mêmes droits que les autochtones des régions traversées. C’est ainsi qu’un Diarra, venu de la vallée du Niger, devenait Ndiaye quand il se rendait en pays Wolof ou Sérère, et Diatta quand il visitait le pays Diola. C’est ainsi qu’existait, dans tout le périmètre allant du Cap-Vert à l’ouest jusqu’au Tchad à l’est, de Néma, Tombouctou, Gao au nord jusqu’à Kong, Kankan, Kouroussa et les pays de la Cola au sud, un réseau continu d’équivalences patronymiques qui délimitait un espace de citoyenneté malienne dont les ressortissants avaient les mêmes droits.
 
                    Dans cet espace, les relations des personnes étaient régies par la règle du "sanankuya", c’est-à-dire de "la parenté à plaisanterie" qu’on a encore traduit en "parenté plaisante". Article 7 reconstitué : "Il est institué entre les Mandinkas le "sanankuya" et le "tanamanyoya" (forme de totémisme). En conséquence, aucun différend, né entre ces groupes, ne doit dégénérer, le respect de l’autre étant la règle. Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands-parents et petits-enfants, la tolérance et le chahut doivent prévaloir".
 
                    Dans cette loi fondamentale reconstituée du Mandé, on trouve des dispositifs relatifs aux biens et à la manière licite de les acquérir, à la préservation de la nature, et à d’autres règles de coexistence et de gouvernance.
 
                    Je signale à ceux qui souhaiteraient disposer du texte reconstitué de cette charte qu’il a été publié dans un livre édité en 2003 chez Albin Michel, dans la collection "Les carnets du calligraphe", traduit par Youssouf Tata CISSÉ et illustré par Aboubakar FOFANA.
 
                    Telle est donc la Charte édictée en 1236 par le législateur Soundjata KEÏTA. On ne peut manquer d’être frappé par la contemporanéité et les similitudes existant entre cette charte de Kurukan Fugan et la Magna Charta. Ces deux monuments juridiques traitent des mêmes sujets : la proclamation et la sauvegarde des espaces de liberté de l’individu par rapport à la société, par rapport au souverain ; sa place et celles des catégories constitutives de la société, leurs parts respectives dans la cité ; face au pouvoir du souverain, les parts respectives qu’ils ont dans la gestion des biens communs et de la nature.
 
                    Je ne puis manquer de faire observer une différence fondamentale dans la manière dont ces deux monuments ont été produits. Cette  différence  tient  sans  doute  à  celle  qui  existe  entre  ce que Joseph KI-ZERBO a appelé "le métabolisme de base des peuples", africains et anglo-saxons. Tandis que la Magna Charta a été l’aboutissement d’un conflit et de luttes qui, pendant un demi-siècle, ont opposé les catégories émergentes de la société civile anglaise à la monarchie absolue et de droit divin, la Charte de Kurukan Fugan, au contraire, est une reconnaissance consensuelle et une promulgation, par le pouvoir nouveau, des règles, des préceptes et des valeurs élaborées par les générations successives des peuples d’Afrique de l’ouest.
 
                    Selon Joseph KI-ZERBO, "Le modèle malien" est ce que l’Afrique a fait de mieux en matière de structuration territoriale, juridique, politique et culturelle, pour marier le pouvoir central avec les exigences de type fédéral et l’autonomie des bases et des marges".
 
 
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  • Madame et Messieurs les Présidents de Conseil Economique et Social ou Institutions similaires,
  • Mon cher frère et ami, Monsieur le Président du Conseil de la République du Sénégal,
  • Mesdames et Messieurs,
  • Chers invités,
 
Ce que je vous ai décrit, un peu longuement peut-être, du "rôle et de la portée de la médiation dans les sociétés africaines et de leur adaptation au contexte actuel" n’est pas seulement une réédition de l’éternelle querelle des Anciens et des Modernes. Mon propos est surtout, pour exhorter les modernes que nous sommes, lorsque nous traitons de l’Afrique noire, majoritairement de culture orale, de nous départir de cette arrogance des mandarins qui considère que "ce qui n’est pas écrit n’est pas". Jusqu’à l’heure qu’il est, en ce début du 3e millénaire, si moi, qui suis Peulh, je me prenais de querelle dans la rue avec un individu quelconque, chauffeur de taxi ou marchand à la sauvette, dès que dans la chaleur de la confrontation mon adversaire et moi nous nous rendrions compte que je m’appelle Kane Diallo, donc Toucouleur-Peulh, et lui Diouf Niokhobaye, donc Sérère, je vous assure que les hostilités cesseraient immédiatement, et que nous nous indemniserions dûment.
 
                    S’il en est ainsi aujourd’hui encore, comment se fait-il que nous assistions à ces conflits en Côte-d’Ivoire, en Sierra-Leone, au Libéria, en Mauritanie, et ici même, en Casamance ?
 
                    "Il n’y a pas de vents favorables pour qui ne sait pas où il va", dit Sénèque. Ma conclusion sera une interrogation pour la gouverne des cadres modernes d’Afrique : Peut-il y avoir des vents favorables pour qui ne sait plus d’où il vient ?
 
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Dernière modification le lundi, 09 juillet 2018 15:05

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